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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 08:30

A peine débarqué du 747 flambant neuf, je rencontrai la responsable de l’organisation médicale locale qui me conduisit immédiatement au dispensaire. La piste, ridée comme la peau d’un rhinocéros, secouait le tacot sale et brinquebalant et agressait mes muscles déjà endoloris par les nombreuses heures d’avion. Qu’avais-je besoin de consacrer ma vie à cela, me demandai-je, comme à chaque nouvel appel auquel je répondais pourtant présent ?

 

Le dispensaire, vieille bâtisse alanguie sous les frondaisons d’arbres majestueux, conservait de son ancienne gloire, un porche à colonnes et de hautes fenêtres que des tentures de brocard pourpre avaient jadis dû orner. Les saisons des pluies et l’absence d’entretien l’avaient malheureusement plongé dans une sombre tristesse, les peintures écaillées, les chambres verdies par une mousse envahissante, les dessins sordides sur les murs témoignant, plus encore que cette odeur de pourriture qui flottait, mélangées aux effluves des produits de soins, de la déliquescence du lieu.

 

Les infirmières, s’affairaient, tentant de masquer leur panique derrière une rassurante rigueur. Je parvins bientôt dans une immense pièce (avait-on abattu des cloisons ?), dont les trois rangées de lits impeccablement alignés me rappelèrent les descriptions de ces hôpitaux militaires et je sentis naître une sourde angoisse vrillant mes intestins ; n’avais-je donc rien appris ?

 

La responsable m’indiqua avec gravité que le repas serait servi à dix-huit heures puis s’éloigna. Je l’entendis murmurer : « Que Dieu vous assiste ». Je déposai mon sac de voyage sur une chaise à la douteuse propreté et fis le tour des malades, me présentant, m’enquérant de leur état et de leurs besoins. Je recueillais quelques mots parfois, souvent un gémissement ou des signes de têtes ; une main décharnée se serrait quelquefois sur la mienne.

 

Un vieillard alité ne réagit pas à mes paroles compassionnelles ; je le crû prêt à trépasser, mort peut-être déjà, alors m’agenouillant, je me mis à réciter les premières stances du poème aux défunts par lequel j’avais remplacé la liturgie traditionnelle. Un léger mouvement de l’œil du vieillard ranima mon espoir et je me précipitai près de son visage. Je crois que c’est à cet instant que ma vie bascula.

 

Son regard quasi fixe capta le mien et je ne parvins pas à m’en détacher, contemplant simultanément son passé, mon futur, la beauté de la vie et les triomphes du mal. J’étais plongé dans l’éternité de l’univers. Je ne saurais expliquer ce qui ce passa et pourquoi ma raison admit en son sein une vérité qu’aujourd’hui encore, allongé sur cette paillasse où la prochaine aube me trouvera sans vie, j’oppose à la l’hypothétique possibilité d’une divinité.


Voir l'origine des désirs théicoles sur Désirs Théicoles : Poésie et loufoquerie autour d’une tasse de thé

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Published by Tioufout - dans Désir Théicole
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commentaires

Marie 05/02/2010 14:26


J'adore la comparaison avec la peau du rinocéros...
Plus sérieusement, c'est un beau texte... Perso, je suis une athée convaincue...